« Le numérique éducatif doit devenir une Grande Cause nationale. »

Dans le cadre de sa publication spéciale sur la responsabilité sociétale des entreprises, idruide a interviewé Sylvanie Duval, Déléguée générale de l’AFINEF (Association française des industriels du numérique dans l’éducation et la formation).

L’AFINEF est la première association fondée pour représenter la filière du numérique pour l’éducation et la formation. D’autres ont été créées par la suite, avec lesquelles nous sommes amenés à échanger et à collaborer. L’objectif initial était triple : d’abord, fédérer une filière EdTech élargie, associant tous les maillons de la chaîne – logiciels, ressources et accompagnement, matériel –, accompagner nos membres par de l’information, et favoriser les synergies et la co-construction avec eux ; ensuite, structurer l’écosystème et renforcer les collaborations, la filière étant liée à de nombreuses parties prenantes ; enfin, et c’est toujours le cas depuis 2012, entretenir un dialogue constant avec les pouvoirs publics, les différents ministères concernés et les collectivités territoriales.

C’était effectivement trois propositions phares en 2012 ; elles ont été actualisées et détaillées pour tenir compte des évolutions liées aux changements légaux et aux nouveaux dispositifs, ainsi que de l’accélération du numérique éducatif avec la crise sanitaire, et les Assises du Numérique qui en ont découlé. En 12 ans, le leitmotiv n’a pas changé, c’est toujours et encore la réussite des élèves et la nécessité de former, d’équiper et d’outiller les enseignants. Côté pouvoirs publics, j’ai toutefois l’impression que le numérique pour l’éducation en reste toujours au stade des expérimentations, qu’il est difficile de pérenniser.

Des avancées ont été réalisées côté équipements, et on a pu constater un renouveau de la certification des compétences numériques des élèves et des enseignants. Nous avons assisté ces dernières années à une montée en puissance des dispositifs mis en place pour développer le secteur économique et soutenir l’innovation (P2IA, Territoires numériques éducatifs, etc.).
En revanche, la formation des enseignants, qui a bénéficié de nouvelles initiatives à partir de 2015, n’a semble-t-il pas toujours été au service de l’évolution des pratiques pédagogiques. L’accent a été mis sur le fait de se familiariser avec l’outil dans le cadre de la gestion, de la vie de l’établissement, davantage que de former les enseignants à construire des parcours pédagogiques avec le numérique, accompagner les élèves à besoins particuliers, etc. La filière EdTech attend par conséquent davantage d’initiatives sur le segment scolaire.

Il nous manque un cap, une vision ambitieuse et déclinée en stratégie opérationnelle, multi-acteurs, portée par l’État, qui embarque avec elle les différents ministères. Les intentions sont là, des dispositifs sont présents pour stimuler l’offre et l’innovation, mais sans être soutenus par une volonté suffisante de stimuler la demande. Or pour y parvenir, il faut aller plus loin dans la formation initiale des enseignants, afin de leur apprendre « nativement » à travailler avec le numérique au service des apprentissages – construire un cours avec des ressources numériques, en comprendre les intérêts et les limites, accompagner les élèves à besoins spécifiques. Soit une brique de compétences en prise avec la réalité, qui pourrait être valorisée dans le CV des enseignants, leur parcours professionnel.

Nous avons besoin de mesures d’impact. Aujourd’hui, les ressources numériques en sont toujours au stade de devoir démontrer leur utilité pour favoriser leur acquisition. Or il existe déjà de nombreuses études, effectuées dans d’autres pays européens, où les dispositifs d’enseignement s’accompagnent de ressources soigneusement choisies et d’enseignants formés : l’impact est très positif sur les apprentissages. En France, toutes les conditions doivent être réunies pour obtenir une mesure d’impact objective dans un contexte pédagogique donné – réalisée par exemple par une instance indépendante, avec des groupes tests. La démonstration de l’impact permettrait de sortir d’une logique de Stop & Go.

Cette pérennisation est aussi un enjeu de visibilité à plus long terme des acteurs de la filière, qui comprendraient mieux la stratégie et les logiques d’investissement. La méfiance vis-à-vis du monde entrepreneurial est d’autant plus stérile que de nombreux dirigeants d’EdTech sont d’anciens enseignants, dont l’objectif est d’apporter leur expertise à la « maison » qui les a formés, et à leurs anciens collègues.

Notre association repose sur la solidarité entre ses membres, avec l’objectif de renforcer les coopérations à la fois au sein de l’AFINEF et de son écosystème. La nouvelle série de propositions, élaborée et sortie fin 2023, est un motif de fierté car elle est le fruit du travail et de la réflexion d’entrepreneurs engagés. Ces propositions visent à fournir un cap pour la filière, en partant du terrain, pour construire une politique efficace en faveur du numérique éducatif.

Le fait de mettre en avant les enjeux sociétaux de notre filière à impact est crucial pour nous. La RSE ne se limite pas aux entreprises, elle concerne aussi les collectivités, les associations, tous les acteurs participant au vivre ensemble. Et sur ce terrain, la filière a aussi beaucoup à offrir : contribuer à la réduction des inégalités, à la lutte contre l’échec scolaire, à la réussite de l’école inclusive, à l’ouverture du champ des possibles en termes d’acquisition de compétences et de découverte des métiers. Le numérique éducatif représente un levier pour relever ces défis.

La première étape consiste à faire connaître nos propositions, via les médias, les réseaux sociaux et nos échanges avec les institutionnels. L’ambition de cette feuille de route est de favoriser une gouvernance commune du numérique éducatif, rassemblant les parties prenantes et les ministères, et un fonctionnement hors silo. Elle recoupe en partie les propositions d’autres associations EdTech, auxquelles nous pouvons être amenés à contribuer, à l’image d’un récent livre blanc réalisé par Numeum. Cette cohérence de discours qui vont dans la même direction peut permettre aux pouvoirs publics de mieux prendre en compte notre filière et les problématiques qu’elle défend.

Les constats et grands principes de cette loi font aujourd’hui consensus. Deux éléments nous concernent particulièrement : l’instauration d’un service public du numérique éducatif, et la volonté de clarifier les compétences des collectivités en la matière – charge à elles de gérer le matériel, les équipements et leur maintenance, tandis que l’État, via les académies, s’occupe de la formation des enseignants et des ressources pédagogiques. Aujourd’hui, on perçoit plutôt une zone grise au niveau de ce partage des compétences ; dans les faits, la collectivité a une politique éducative à mettre en œuvre. Pour que le projet aboutisse, tous les acteurs – collectivités, académies, établissements – doivent se parler, ce qui peut créer des lenteurs. Il faudrait faire en sorte que la collaboration soit mise en place de manière optimale, sans freiner la volonté d’un établissement ou d’un enseignant d’exploiter le potentiel des ressources numériques.

Les collectivités fournissent également un gros travail sur le terrain, dans le déploiement des pratiques numériques en salle de classe ; souvent elles innovent, investissent pour mettre en œuvre des politiques éducatives en lien avec les contextes locaux. Ces compétences en matière d’éducation, il faudrait aussi les reconnaître et mieux les intégrer à une gouvernance partagée du numérique éducatif, en veillant à respecter la notion d’équité territoriale – car nous parlons ici de numérique éducatif, donc d’éducation.

Il est indispensable de faire du numérique éducatif une Grande Cause nationale. Aujourd’hui la société est numérique, on ne peut pas se permettre d’avoir des élèves non formés à ce sujet. Les nouvelles générations ont besoin d’acquérir des compétences pour garantir leur employabilité, et pour contribuer à la compétitivité de notre pays.

Comment faire de la France une championne de l’IA sans ingénieurs et data scientists qualifiés ? Le manque d’ambition dans le numérique éducatif limite le développement de l’appétence des jeunes, dès l’école primaire. Il est donc important de l’intégrer dès le plus jeune âge, avec des clés pour un usage raisonné.

Cette culture numérique est utile pour réduire les inégalités entre territoires, mais aussi pour inciter davantage de jeunes filles à envisager une profession dans le digital. Les outils doivent aussi aider les enseignants à vivre leur travail de manière plus sereine, à enrichir leur palette de compétences, à contribuer à une meilleure réussite des élèves avec la possibilité de différencier l’approche pédagogique, à renforcer l’école inclusive – et in fine à préparer leurs élèves au monde de demain.

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Un article de idruide publié le 02 Juil. 2024
Remerciements & Crédits idruide remercie chaleureusement Sylvanie Duval. Journaliste : M. Gilles Marchand
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