Antoine Trillard – « La souveraineté numérique est devenue une responsabilité concrète »
Antoine Trillard, DSI de la Ville de Chelles et président du CoTer Numérique, décrypte les enjeux très opérationnels de la souveraineté pour les collectivités. Entre choix technologiques, commande publique et pragmatisme, il appelle à structurer une véritable stratégie européenne.
Un enjeu clé pour concilier performance, résilience et indépendance.
Le Coter Numérique est une association loi 1901 qui fédère aujourd’hui plus de 300 collectivités territoriales — communes, intercommunalités, départements et régions — et rassemble plus de 1 000 décideurs et experts IT du secteur public local.
C’est un réseau professionnel de référence, construit sur une logique de collaboration et de partage entre pairs. Concrètement, notre action repose sur quatre axes : une veille active et opérationnelle, avec des informations ciblées et directement exploitables ; la capitalisation des retours d’expérience, en valorisant autant les réussites que les difficultés rencontrées ; la mise en avant des initiatives territoriales pour inspirer d’autres collectivités ; et enfin la création de synergies entre acteurs publics, mais aussi avec les partenaires institutionnels, industriels et académiques.
Ces objectifs se traduisent au quotidien par des groupes de travail thématiques (cybersécurité, smart city, dématérialisation), des journées d’échange pour favoriser le benchmark et le réseau, ainsi qu’un congrès annuel qui constitue un temps fort pour les DSI.
L’enjeu est d’apporter à la fois une expertise technique et une vision stratégique, pour aider les collectivités à identifier des solutions innovantes adaptées à leurs besoins, sécuriser leurs choix technologiques et disposer d’outils concrets au service de l’action publique. Le Coter agit ainsi comme un accélérateur de la transformation numérique des territoires, dans un esprit de solidarité et d’efficacité collective.
Aujourd’hui, la souveraineté numérique est déjà très présente dans le quotidien des collectivités. Elle s’inscrit dans un cadre réglementaire structuré — RGPD, lois récentes, AI Act — et elle s’intègre désormais dans les analyses de risques. On ne parle plus uniquement de principe, mais de sujets très concrets : cyberattaques, dépendance technologique, ou encore crises géopolitiques.
Dans ce contexte, la notion de souveraineté rejoint celle de résilience. Elle se traduit directement dans les politiques de cybersécurité, dans la protection des données, dans les choix d’infrastructures — notamment avec les clouds souverains ou certifiés — et dans les achats publics, où de nouveaux critères sont progressivement intégrés dans les marchés numériques.
Il est aussi important de rappeler qu’une part significative des systèmes d’information des collectivités est déjà souveraine. Les progiciels métiers utilisés sont majoritairement développés par des éditeurs français, complétés par des solutions libres ou des développements internes. Autrement dit, la souveraineté n’est pas un objectif lointain : elle est déjà partiellement mise en œuvre et doit désormais être consolidée et généralisée.
Le marché des solutions numériques pour les collectivités est aujourd’hui relativement mature. Les systèmes d’information sont déjà largement composés de logiciels souverains, et il existe des alternatives crédibles, notamment sur les outils collaboratifs, avec un panel d’acteurs désormais bien structuré.
Cependant, certains sujets restent particulièrement sensibles. Remplacer une suite bureautique comme Microsoft Office ne peut pas être uniquement une décision technique : cela implique une adhésion globale, des élus jusqu’aux utilisateurs finaux. L’exemple de Bluemind est révélateur : pour répondre aux usages, il a fallu intégrer des standards propriétaires comme MAPI afin de fonctionner avec Outlook, qui reste le standard pour de nombreux utilisateurs.
En revanche, sur le matériel — postes informatiques, écrans, serveurs, équipements réseau — il n’existe quasiment aucune alternative européenne. C’est un véritable angle mort. Il y a là un enjeu stratégique majeur qui ne pourra évoluer qu’avec une volonté politique forte, non pas uniquement via des subventions, mais à travers des commandes publiques capables de structurer une filière industrielle européenne.
La radicalisation du débat est un risque réel, mais elle n’est pas productive. Pour avancer, il faut rester dans une logique de dialogue et de pragmatisme.
Opposer de manière systématique logiciels libres et éditeurs français n’a pas de sens si ces derniers apportent des solutions adaptées aux besoins des collectivités. Il faut sortir des postures idéologiques et raisonner en fonction des usages et des contraintes réelles.
Il est également important de rappeler qu’il n’existe pas de solution gratuite : derrière chaque outil, il y a du support, des prestations, des coûts indirects. L’enjeu est donc de trouver le bon équilibre entre souveraineté, performance et viabilité économique, sans tomber dans des positions extrêmes qui freinent l’action.
La première recommandation est de ne pas laisser ces sujets uniquement aux DSI. Les projets liés à la souveraineté doivent être portés collectivement, avec les élus et la direction générale.
Des solutions souveraines existent aujourd’hui, notamment sur la messagerie, les outils collaboratifs ou les suites bureautiques. Mais la question dépasse le seul cadre technologique : elle est aussi économique et stratégique.
Contrairement à l’Europe, les États-Unis et la Chine ont structuré leurs écosystèmes en orientant la commande publique vers leurs propres solutions. Cette logique leur a permis de créer des acteurs devenus des références mondiales.
L’Europe doit aujourd’hui s’inscrire dans cette dynamique en structurant une filière numérique souveraine capable de concilier innovation, création de valeur et emploi local. Cela passe par une orientation plus affirmée des achats publics vers des solutions européennes, afin de donner aux entreprises les moyens de se développer.
Dans un contexte marqué par l’accélération des technologies, notamment l’intelligence artificielle, il devient essentiel d’adopter une stratégie cohérente et assumée.
L’enjeu est de concilier souveraineté, performance et efficacité, sans tomber dans une logique du « tout ou rien », mais en construisant des trajectoires réalistes et collectives.
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