Daniel Coissard – « Remettre la technologie au service du bien commun »

Entre souveraineté numérique, maîtrise des données publiques et essor de l’intelligence artificielle, les collectivités doivent trouver un nouvel équilibre.
Pour Daniel Coissard, Directeur des Systèmes d’Information au département du Rhône, l’enjeu est clair : exploiter la puissance de l’IA pour améliorer l’action publique tout en limitant les dépendances technologiques.

Lorsque j’ai pris la direction de la DSI en 2021, je venais d’un environnement déjà très tourné vers les plateformes publiques et l’open source, après avoir participé à la création de plateformes de e-administration comme e-bourgogne ou Maximilien. En arrivant au Département du Rhône, j’ai constaté une forte dépendance à des solutions américaines pour les systèmes, la sécurité ou la gestion des terminaux. Dans le même temps, les modèles économiques des éditeurs évoluaient : on passait de licences permanentes à des abonnements annuels, ce qui modifie profondément la structure budgétaire d’une collectivité entre investissement et fonctionnement.

Avec l’élu en charge du numérique, nous avons donc défini un plan de transformation numérique visant notamment à sécuriser notre système d’information au sens large : sécurité technique, financière et stratégique.

L’objectif est d’introduire progressivement des alternatives françaises ou européennes lorsque cela est possible.

Un premier exemple a été le remplacement de Microsoft Project par Project Monitor, développé par Virage Group. La solution offre des fonctionnalités comparables, tout en permettant une meilleure maîtrise des coûts et un accès sécurisé pour l’ensemble des utilisateurs grâce à l’authentification unique.

Nous avons aussi revu la gestion des terminaux. Face à l’explosion des coûts d’AirWatch, nous avons choisi la solution française idruide, découverte lors du congrès du CoTer. Elle permet de gérer les équipements du département et des collèges avec un modèle de licences pérennes et apporte une solution sécurisée pour l’environnement éducatif.

Enfin, nous explorons des alternatives pour l’infrastructure. Les évolutions tarifaires de VMware nous ont conduit à tester Vates VMS, une alternative française open source (XCP‑ng + Xen Orchestra), basée sur une tarification fixe par serveur physique. L’idée est de construire progressivement des briques plus souveraines tout en limitant la dépendance aux grandes plateformes internationales.

La Direction générale a très vite compris que l’IA constituait un levier de performance.
Nous avons donc choisi d’observer les usages pendant un an en laissant les agents expérimenter les outils d’IA générative tout en suivant les statistiques d’utilisation. Nous avons enregistré environ sept millions de requêtes, principalement sur ChatGPT, puis sur Gemini et Copilot.

La collectivité utilise aujourd’hui Copilot dans l’écosystème Microsoft, tout en travaillant un partenariat avec des alternatives comme Mistral pour préserver sa maîtrise technologique. Le coût demeure un facteur déterminant, le déploiement à grande échelle impliquant des enjeux budgétaires importants.

Nous avons défini une doctrine d’usage et lancé un programme de formation interne. Je forme personnellement les managers et chefs de projet afin de leur apprendre à structurer leurs requêtes et surtout à vérifier les résultats produits. Le principe est clair : l’IA peut assister, mais la responsabilité reste humaine.

Nous insistons aussi sur les biais cognitifs et culturels des modèles d’IA. Deux chartes sont en cours d’élaboration : l’une pour encadrer l’usage interne, l’autre destinée aux éditeurs afin de garantir la transparence sur l’utilisation des données. L’objectif est de prévenir les fuites de données sensibles et de lutter contre un risque d’« endormissement cognitif » des utilisateurs.

Les marges de progression restent importantes, notamment parce que la souveraineté technologique nécessite des investissements considérables et dépend de chaînes industrielles mondiales. Certaines matières premières restent concentrées dans quelques régions du monde.

Pour autant, la réflexion progresse. Plusieurs DSI de collectivités ont créé la centrale d’achat CANUT afin d’intégrer davantage la souveraineté dans les achats publics numériques et de soutenir un écosystème technologique européen.

La France dispose néanmoins d’atouts. L’émergence de Mistral dans l’IA ou les capacités d’acteurs comme OVHcloud et Scaleway dans le cloud montrent que l’innovation est bien présente. En cybersécurité, des entreprises comme Stormshield, Sophos, IPsteel contribuent également à structurer un tissu industriel solide.

La dépendance comporte plusieurs dimensions. La première est géopolitique : une décision politique peut entraîner la suspension d’un service numérique. Si cela peut arriver à un individu ou à une organisation, il faut imaginer les conséquences pour une collectivité.

La deuxième est économique. Les tensions internationales peuvent faire varier fortement le prix des équipements informatiques, comme on l’a récemment observé avec la hausse du coût de certains composants liés à l’IA.

Enfin, la question des données devient centrale. L’usage d’outils comme SharePoint ou Fabric concentre des volumes importants d’informations chez quelques fournisseurs internationaux. Individuellement, les données d’une collectivité ont peu de valeur stratégique, mais agrégées à l’échelle nationale elles peuvent révéler des tendances économiques ou sociales. C’est pourquoi plusieurs DSI travaillent aujourd’hui à mutualiser certaines infrastructures, notamment les Data centers.

Aujourd’hui, une DSI totalement souveraine relève encore largement du mythe. Même si certaines briques logicielles peuvent être maîtrisées, atteindre une souveraineté complète supposerait des moyens humains et financiers considérables. Avec une équipe d’une cinquantaine de personnes, il faudrait probablement multiplier les effectifs pour couvrir toutes les expertises nécessaires.

La dépendance matérielle reste également forte : il existe très peu de constructeurs français pour les serveurs ou les composants. Certaines briques resteront donc difficiles à maîtriser totalement.

Dans certains domaines, néanmoins, des alternatives existent. Nous testons par exemple des solutions de virtualisation open source comme celles développées par Vates, mais d’autres segments, notamment la bureautique, restent plus difficiles à rendre totalement souverains.

La clé est d’avancer par étapes. Au Département du Rhône, nous avons défini un schéma directeur numérique sur cinq ans, décliné en programmes et en actions concrètes. L’objectif n’est pas d’atteindre immédiatement une souveraineté totale, mais de construire progressivement des espaces d’autonomie.

Cette démarche s’appuie fortement sur l’open source et la mutualisation entre collectivités. Nous participons notamment aux travaux de l’Adullact, qui permet de partager et d’améliorer collectivement des logiciels développés par le secteur public. L’idée est simple : ce qui est financé une fois par une collectivité ne devrait pas être payé plusieurs fois.

Aujourd’hui, toute la chaîne de dématérialisation du département repose largement sur des briques open source : orchestration des flux, télétransmission, archivage électronique ou gestion des marchés publics. Hébergées dans notre système d’information, elles permettent de maîtriser les données, les flux et les évolutions. La souveraineté numérique ne se décrète pas : elle se construit progressivement, en restant maître de ses choix technologiques et de son calendrier.

Non, les acheteurs publics ne demandent qu’à avoir la possibilité de pouvoir mettre en avant dans leurs critères de sélection, des fleurons français ou européens en instaurant une préférence européenne.

Certainement que l’article 31 de la loi SREN dernièrement amendé, visant à réguler et sécuriser l’espace numérique, en incluant les collectivités territoriales de plus de 30 000 habitants avec une obligation d’opter pour de l’hébergement souverain va inciter les utilisateurs à se tourner vers des solutions européennes.

Nous sommes à un tournant structurant : avec un contexte mondial perturbé et une mondialisation qui a prouvé ses limites au niveau éthique et essentiellement depuis 2020 avec la crise du COVID, nous revenons à des considérations de sécurisation des approvisionnements, une limitation de l’empreinte carbone et une analyse plus fine des dépendances, le tout pour limiter les risques en maîtrisant, autant que faire se peut, les sources d’approvisionnement.

Il n’est pas juste de parler « d’essoufflement » mais, au contraire, de stratégie réfléchie.

Téléchargez la version PDF de notre numéro spécial souveraineté numérique au complet et découvrez les 11 interviews !

Petit Hors-série n°008 d'idruide consacré à la souveraineté numérique

Recevez le PDF et, si vous l’autorisez, d’autres contenus. Désinscription en un clic.
Prénom et Nom
Consentement

En soumettant ce formulaire, j’accepte que les informations recueillies fassent l’objet d’un traitement informatique par la société idruide dans les limites du consentement explicité. Conformément au RGPD et à la loi Informatique et Libertés, vous disposez d’un droit d’accès, de rectification, d’opposition et de suppression de vos données (contact : [email protected]).

Partager cet article
Un article de idruide publié le 07 Juil. 2026
Remerciements & Crédits Avec : Fabrice Epelboin, Damien Concé, Cyril Bertschy, Philippe Latombe, Antoine Trillard, Marc Lecerf, Céline Colucci, Emmanuel Vivé, Philippe Eychenne, Vincent Deleau et Daniel Coissard.

Directeur de la publication : Jérôme Badiou
Directeur artistique : Frédéric Triton
Journaliste : Julien Moreau, Schribzh
La suite idruide Education permet
d’administrer, d’animer et de valoriser
vos parcs d’appareils mobiles

Faites bouger
les choses, rejoignez
la communauté We Move

Suivez l’actualité, recevez des invitations aux événements et aux versions bêta, participez à l’évolution des produits, accédez à notre veille technologique et à nos ressources documentaires…

Veuillez entrer une adresse email valide