Vincent Deleau – « Reprendre le contrôle de nos outils numériques »

Face aux enjeux de souveraineté et de dépendance technologique, Vincent Deleau, Directeur général de la CANUT, pilote un projet d’environnement collaboratif souverain à l’échelle nationale.
Dans cet entretien, il détaille une démarche pragmatique, visant à sécuriser les données tout en proposant des solutions opérationnelles et adaptées aux usages.

La genèse de cette initiative vient directement de la région Occitanie, membre de notre conseil d’administration, qui a engagé depuis plus d’un an une démarche visant à sortir de l’environnement Microsoft pour se doter d’outils collaboratifs non soumis à des règles d’extraterritorialité, tout en maîtrisant les coûts associés. Le DSI de la région nous a proposé d’élargir cette consultation à une dimension nationale, ce qui correspondait pleinement à l’ambition que nous portions au sein de la CANUT.

En effet, nous disposions déjà de briques logicielles, souvent open source ou indépendantes, mais encore peu utilisées et surtout peu structurées entre elles. L’objectif était donc de construire une offre plus cohérente, capable de rivaliser avec les solutions dominantes du marché. Nous avons ainsi repris le cahier des charges initial pour l’adapter à une logique de centrale d’achat, ce qui suppose une approche beaucoup plus large, pensée pour bénéficier à un grand nombre d’acteurs publics.

La procédure a été lancée à l’automne 2025, avec un objectif clair d’aboutissement à l’été suivant, en conservant une dynamique de projet à la fois ambitieuse et réaliste.

L’enjeu central est celui de la maîtrise des données et de leur devenir. Il s’agit d’éviter toute dépendance à des acteurs susceptibles d’être soumis à des influences ou à des lois extraterritoriales, notamment en dehors de l’Union européenne. Les évolutions récentes du contexte international ont montré de manière très concrète à quel point cette dépendance pouvait devenir problématique, non seulement en matière d’exploitation potentielle des données, mais aussi en termes de continuité de service.

Même si certains risques restent théoriques, la capacité à fournir le service peut être remise en cause en cas de crise géopolitique. L’objectif est donc double : garantir que les données ne soient utilisées que dans le cadre strict des usages attendus par les utilisateurs, et assurer une indépendance technologique permettant de sécuriser durablement les services.

Ces deux dimensions — souveraineté de la donnée et autonomie technologique — structurent l’ensemble de la démarche.

Le dialogue compétitif s’est imposé comme la procédure la plus pertinente pour répondre à la complexité du projet. Il permet de partir d’une expression de besoin fonctionnel et de la confronter aux capacités réelles des candidats, tout en ajustant progressivement les exigences de part et d’autre. Contrairement à un appel d’offres classique, il offre un cadre structuré d’échanges, avec des étapes de discussion permettant de lever les ambiguïtés et d’affiner les propositions.

Ce format permet également de qualifier précisément les réponses des candidats : certaines solutions existent déjà, d’autres sont en cours de développement ou inscrites dans des feuilles de route. L’un des apports majeurs de cette procédure est la production de maquettes, mises à disposition pour être testées concrètement par nos équipes.

Ces maquettes ont ensuite été présentées lors d’auditions associant des utilisateurs, notamment ceux de la région Occitanie, afin de confronter les propositions à des usages réels.

Cette démarche garantit que les réponses ne restent pas théoriques, mais correspondent à des solutions effectivement opérationnelles, répondant à nos exigences fonctionnelles, techniques et de sécurité.

Le projet a été lancé en octobre et se déroule en plusieurs phases de dialogue.
Une première remise d’offres a permis d’écarter les candidatures ne répondant pas au niveau d’exigence attendu, et de retenir sept candidats. Nous sommes actuellement dans une phase d’échanges approfondis visant à affiner le cahier des charges fonctionnel, à partir des retours issus des premières auditions.

Une seconde version du cahier des charges sera transmise aux candidats, qui devront remettre des offres ajustées. À l’issue de cette étape, une nouvelle analyse permettra de sélectionner deux à trois candidats. Le dialogue pourra se poursuivre si nécessaire, afin de lever les dernières incertitudes.

Le cahier des charges final sera arrêté fin mai, avant une remise d’offres définitives et la sélection d’un candidat unique en juillet. Tout au long du processus, les utilisateurs sont associés, notamment à travers les tests de maquettes et les auditions, afin de garantir une adéquation fine entre les besoins et les solutions proposées.

La solution attendue devra couvrir l’ensemble des usages collaboratifs : gestion documentaire et espaces partagés, messagerie avec agendas, visioconférence, ainsi qu’une suite bureautique complète incluant traitement de texte, tableur et outils de présentation. À ces briques s’ajoutent des fonctionnalités d’intelligence artificielle pour les niveaux de service les plus avancés, ainsi que des solutions de téléphonie.

L’objectif est de proposer une expérience utilisateur homogène, évitant la multiplication des interfaces et des authentifications, souvent source de complexité.

Il s’agit également d’encourager des acteurs aujourd’hui dispersés à travailler ensemble pour construire une solution intégrée.

Cette solution devra toutefois rester proche des usages actuels, notamment ceux des outils Microsoft, afin de limiter les ruptures. L’accompagnement au changement, la formation des utilisateurs et la gestion progressive de la transition, notamment dans les grandes organisations, sont pleinement intégrés dans la démarche.

Le calendrier est volontairement resserré. Les solutions proposées par les candidats sont pour la plupart déjà opérationnelles ou en voie de l’être à très court terme, avec une couverture fonctionnelle quasi complète attendue d’ici l’été. Après la sélection du candidat en juillet, la notification du marché et les délais réglementaires, une mise en service opérationnelle est envisagée dès le mois de septembre.

Un point d’attention particulier a été porté sur la maturité des solutions : il ne s’agit pas de retenir des projets à long terme, mais des outils capables de répondre concrètement aux besoins dans un délai de six mois, avec un niveau de service immédiatement exploitable par les utilisateurs.

La CANUT a déjà engagé plusieurs initiatives en ce sens, notamment avec l’attribution récente d’un marché de cloud et d’hébergement intégrant des exigences strictes de souveraineté, en privilégiant des acteurs conformes aux standards SecNumCloud. Cette capacité à structurer des cahiers des charges intégrant des critères d’exclusion liés à l’extraterritorialité est désormais pleinement assumée.

En matière de cybersécurité, l’approche reste pragmatique. Certaines solutions, notamment américaines, sont aujourd’hui incontournables par leur niveau de performance et leur implantation. La CANUT adopte donc une position équilibrée : favoriser des solutions souveraines dès lors que cela est possible et pertinent, sans pour autant se priver de solutions efficaces. Cette approche se veut pragmatique et non dogmatique, afin de concilier souveraineté, performance et réalité du marché.

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Un article de idruide publié le 02 Juil. 2026
Remerciements & Crédits Avec : Fabrice Epelboin, Damien Concé, Cyril Bertschy, Philippe Latombe, Antoine Trillard, Marc Lecerf, Céline Colucci, Emmanuel Vivé, Philippe Eychenne, Vincent Deleau et Daniel Coissard.

Directeur de la publication : Jérôme Badiou
Directeur artistique : Frédéric Triton
Journaliste : Julien Moreau, Schribzh
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