Céline Colucci – Renforcement de la stratégie numérique
Face aux tensions géopolitiques et aux dépendances technologiques, les collectivités renforcent leur stratégie numérique. Céline Colucci, déléguée générale des Interconnectés, décrypte une dynamique collective qui vise à reprendre la main sur les systèmes d’information.
Les Interconnectés sont une association de collectivités créée en 2009 pour structurer les politiques numériques territoriales, en lien avec Intercommunalités de France et France Urbaine.
Elle rassemble des villes et intercommunalités de toutes tailles, des régions, syndicats, autour d’un objectif commun : accompagner les stratégies numériques portées par les acteurs publics.
Ses travaux couvrent des sujets socle — inclusion numérique, données, sobriété numérique, cybersécurité — et s’adaptent aux évolutions, comme l’IA depuis 2023. L’association fonctionne selon une logique collective : la commission des élus définit les orientations stratégiques, ensuite déclinés en plans d’action et en groupes de travail opérationnels mobilisant les agents, notamment les DSI.
La question de l’indépendance numérique s’est imposée récemment sous l’effet de deux chocs : un contexte géopolitique instable, révélant la dépendance à des acteurs étrangers, et des pratiques monopolistiques entraînant des hausses tarifaires unilatérales. Ce qui apparaissait auparavant comme une dépendance « confortable » devient désormais un risque concret, stratégique et financier, nécessitant une réaction collective structurée.
La démarche TIE BREAK, pour « trajectoire d’indépendance numérique européenne », traduit l’idée d’un chemin progressif vers une autonomie renforcée. Le choix du terme « indépendance » dépasse la seule souveraineté, en intégrant des enjeux opérationnels comme la réversibilité et la maîtrise des systèmes.
L’échelle européenne s’impose comme cadre pertinent, à la fois réglementaire et industriel.
Cette démarche repose sur trois piliers. Le premier est un auto-diagnostique simple conçu par les collectivités, permettant d’évaluer leur niveau de dépendance en identifiant les solutions utilisées et leur origine, ainsi que leur poids financier. Ce diagnostic vise aussi à objectiver un volume de marché susceptible d’influencer les acteurs économiques.
Le deuxième pilier consiste à définir des critères d’achat intégrant souveraineté, sécurité, conformité réglementaire, numérique responsable, mais aussi interopérabilité et réversibilité. L’objectif est de réduire les situations de dépendance verrouillée et de garantir un meilleur accès aux données.
Enfin, le troisième pilier concerne l’accompagnement au changement, avec un catalogue de solutions et des démarches de transformation portées collectivement, en s’appuyant sur des échanges entre pairs et des expertises ciblées.
L’indice de résilience numérique, porté par des acteurs privés, s’inscrit dans une dynamique convergente avec celle des collectivités. Bien que les points de départ diffèrent, les critères retenus présentent de nombreuses similitudes, ce qui constitue un signal positif pour structurer le marché.
Des nuances subsistent toutefois. Les acteurs privés mettent davantage l’accent sur la robustesse, tandis que les collectivités intègrent aussi des dimensions éthiques plus affirmées. Ces différences restent marginales et ouvrent la voie à des rapprochements.
Les Interconnectés ne visent pas à labelliser les solutions, contrairement à cet indice, mais voient dans cette démarche un complément utile. La convergence des critères et l’existence éventuelle de labels peuvent faciliter les choix et encourager les acteurs à s’engager.
Un travail de dialogue est engagé pour rapprocher les approches et maximiser les synergies. Plus les critères seront alignés, plus le marché sera structuré et en capacité de répondre aux attentes.
Le mouvement en est encore à ses débuts en termes de mise en œuvre, mais la dynamique est clairement installée et appelée à durer. L’indépendance numérique est désormais perçue comme un enjeu structurant du prochain mandat, dans la continuité des démarches de numérique responsable engagées précédemment.
Certaines collectivités disposent déjà d’une expérience, notamment celles engagées de longue date dans le logiciel libre, qui constitue un socle historique solide pour réduire les dépendances et structurer des alternatives crédibles. Ce socle représente aujourd’hui un point d’appui opérationnel pour accélérer les transformations.
La prise de conscience est aujourd’hui largement partagée entre collectivités, État et acteurs privés. Elle repose sur un constat commun : la situation actuelle n’est plus tenable.
Le cadre réglementaire européen constitue un levier essentiel, offrant à la fois des règles protectrices et un pouvoir de négociation face aux acteurs dominants. Le marché européen, par sa taille, est en capacité d’influencer les stratégies des grands acteurs internationaux, en les incitant à adapter leurs offres aux exigences locales.
Enfin, le poids économique de l’achat public apparaît comme un levier stratégique. Une évolution coordonnée des pratiques pourrait générer des effets significatifs sur le marché.
Le principal défi reste toutefois d’embarquer l’ensemble des offreurs, au-delà des acteurs déjà engagés, dans cette dynamique de transformation qui implique des évolutions techniques, économiques et organisationnelles importantes.
Le CSF regroupe les acteurs de l’offre et partage avec Les Interconnectés un objectif commun : développer des solutions numériques souveraines. Il constitue à ce titre un représentant structurant de l’écosystème industriel et technologique.
Après une phase de structuration indépendante, les deux dynamiques convergent aujourd’hui. Des échanges sont engagés pour confronter les attentes des collectivités et les offres du marché, notamment autour des critères définis dans la démarche TIE BREAK.
Lors du colloque que nous organisons à l’Assemblée nationale le 30/03, Les Interconnectés partageront les attentes des collectivités auprès de parlementaires et des représentants du CSF. L’objectif est de poser les bases d’un engagement des acteurs publics et privés à travers la mise en place de cadres de référence partagés et l’organisation d’échanges réguliers.
Les collectivités, également impliquées dans le développement économique, ne sont pas en opposition avec les entreprises. Mais elles recherchent des solutions adaptées à leurs besoins, dans une logique de co-construction. Cette articulation vise à faire émerger des offres pertinentes et à structurer durablement un écosystème en phase avec les politiques publiques et l’indépendance numérique.
Le mouvement engagé est à la fois exigeant et porteur d’opportunités. Il suppose une évolution des pratiques de l’ensemble des acteurs, dans une logique de coopération et d’écoute mutuelle.
Au-delà des contraintes, cette transformation peut devenir un levier de dynamisation du secteur, en créant de nouvelles opportunités économiques à l’échelle européenne. Les acteurs capables de répondre à ces enjeux disposeront d’un avantage compétitif important.
Pour certains, notamment ceux dépendant de technologies non européennes, l’adaptation peut être complexe et coûteuse. Mais le contexte ouvre aussi des possibilités de financement et d’innovation, permettant de repenser les solutions existantes.
Dans cette perspective, la transition vers une plus grande indépendance numérique apparaît comme une nécessité, mais aussi comme une opportunité stratégique pour l’ensemble de l’écosystème.
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