Cyril Bertschy – Stratégie souveraine

La souveraineté numérique est aujourd’hui un enjeu stratégique comparable à la défense ou à l’énergie.
Pour Cyril Bertschy, l’Europe doit passer d’une logique de régulation à une véritable stratégie de puissance, fondée sur la maîtrise des données, des infrastructures et des technologies clés.

La question de la souveraineté ne s’est pas imposée à moi avec le numérique. Elle s’inscrit dans une réflexion plus ancienne sur les rapports de puissance et les guerres économiques. Il y a une dizaine d’années, j’ai travaillé sur les rivalités entre la Chine et les États-Unis et sur la place de l’Europe dans cet affrontement. Depuis, j’interviens régulièrement auprès de responsables publics pour rappeler une réalité que nous avons longtemps eu du mal à accepter : nous sommes engagés dans une guerre économique et technologique.

Le problème tient en partie à notre logiciel intellectuel. En Europe, nous continuons souvent à penser le monde à travers le prisme du marché et de la régulation. Or les grandes puissances raisonnent d’abord en stratégie de puissance.
Les États-Unis et la Chine utilisent tous les leviers — (industriels, financiers, normatifs ou technologiques) pour défendre leurs intérêts. Dans ce contexte, le numérique est devenu un terrain central de compétition, et il révèle les fragilités stratégiques européennes.

Oui, sans ambiguïté. La souveraineté numérique est un enjeu régalien, au même titre que la défense ou l’énergie. Les tensions géopolitiques autour des technologies et de la donnée le montrent déjà très clairement.

Au cœur du sujet se trouve la donnée, véritable or du XXIe siècle. Elle constitue aujourd’hui une ressource stratégique, au fondement de nombreux modèles économiques et technologiques, notamment dans l’intelligence artificielle. La question de sa protection renvoie immédiatement à celle de l’extraterritorialité du droit, en particulier américain. Des dispositifs comme le Cloud Act ou la FISA permettent potentiellement d’accéder à des données hébergées par des entreprises soumises au droit américain, même lorsqu’elles opèrent en Europe.

Dans ce contexte, protéger nos données et nos infrastructures critiques devient un enjeu stratégique majeur. Pourtant, en Europe, nous répondons encore trop souvent par la réglementation (RGPD, NIS2…) alors que nos concurrents déploient de véritables stratégies industrielles et géopolitiques. La souveraineté numérique doit donc être intégrée dans une vision de puissance assumée par les États et portée par une stratégie de long terme.

Le débat entre indépendance et interdépendance est, selon moi, un faux dilemme. Dans un monde technologique globalisé, aucune puissance ne peut être totalement indépendante. La vraie question est de savoir qui contrôle les points de bascule : l’accès aux données, aux algorithmes et aux infrastructures critiques.

C’est pourquoi je parle d’« autonomie stratégique sélective ». L’Europe doit adopter une approche pragmatique. Nous ne disposons pas encore de champions dans tous les domaines technologiques, et prétendre développer des solutions 100 % européennes partout serait irréaliste. En revanche, nous devons identifier les secteurs critiques : santé, défense, énergie ou intelligence artificielle et y sécuriser les actifs stratégiques.

Cela signifie notamment placer certaines données et certaines infrastructures hors d’atteinte de l’extraterritorialité. Dans d’autres domaines, l’interopérabilité avec des acteurs internationaux peut rester possible. L’enjeu est d’avancer progressivement en souverainisant les éléments les plus sensibles tout en investissant pour combler nos retards technologiques.

La commande publique est un levier stratégique majeur. Les États-Unis et la Chine l’utilisent depuis longtemps pour soutenir leurs industries et structurer leurs écosystèmes technologiques. En Europe, nous restons souvent prisonniers d’une vision très théorique de la neutralité concurrentielle du marché.

Dans les faits, malgré les discours sur la souveraineté, une grande partie des marchés publics numériques continue d’être attribuée aux hyperscalers américains. Ceux-ci disposent d’ailleurs de moyens considérables de lobbying pour maintenir cette position dominante, notamment dans les débats réglementaires et normatifs.

Pourtant, sur le terrain, les collectivités territoriales et de nombreux acteurs publics expriment une demande croissante pour des solutions souveraines. Les directions informatiques doivent aujourd’hui mener de front transformation numérique, cybersécurité, stratégie cloud et projets d’intelligence artificielle, souvent avec des budgets contraints.

La commande publique pourrait envoyer un signal de marché fort. Intégrer des critères de souveraineté dans les appels d’offres (au même titre que les critères environnementaux ou sociétaux) permettrait de soutenir l’écosystème européen et d’aider ses entreprises à atteindre la taille critique nécessaire pour concurrencer les géants mondiaux.

La première priorité serait la création d’une véritable DARPA européenne, capable de financer l’innovation stratégique à grande échelle. L’Europe doit se doter d’un outil capable de soutenir des projets technologiques de rupture et d’accompagner l’émergence de champions industriels.
Cela pourrait s’appuyer sur un fonds européen pour la résilience numérique, doté de moyens financiers significatifs. L’objectif serait de soutenir des entreprises européennes afin qu’elles puissent atteindre une maturité industrielle et commerciale suffisante pour rivaliser avec les géants mondiaux et conquérir des marchés à l’export.

La deuxième priorité consiste à peser davantage dans l’élaboration des standards technologiques internationaux. Les normes structurent les marchés et les chaînes de valeur.
Les grandes puissances l’ont compris depuis longtemps et y consacrent d’importants efforts diplomatiques et industriels.

Enfin, l’enjeu majeur reste la guerre de l’intelligence artificielle. L’Europe dispose de talents scientifiques et de centres de recherche de premier plan. Mais sans investissements massifs, sans coordination européenne et sans planification stratégique à long terme, nous risquons de rester durablement dépendants des technologies développées ailleurs.

La souveraineté numérique passe donc par une véritable stratégie de puissance assumée.

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Un article de idruide publié le 04 Juin 2026
Remerciements & Crédits Avec : Fabrice Epelboin, Damien Concé, Cyril Bertschy, Philippe Latombe, Antoine Trillard, Marc Lecerf, Céline Colucci, Emmanuel Vivé, Philippe Eychenne, Vincent Deleau et Daniel Coissard.

Directeur de la publication : Jérôme Badiou
Directeur artistique : Frédéric Triton
Journaliste : Julien Moreau, Schribzh
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