Emmanuel Vivé – « Sans accompagnement, il n’y a pas de transformation »
Emmanuel Vivé, président de DÉCLIC, revient sur l’émergence des opérateurs publics de services numériques et leur rôle dans la transformation des territoires.
Il alerte sur les enjeux croissants de souveraineté et de maîtrise des données publiques. Et d’insister : sans accompagnement des collectivités, aucune transition numérique ne peut réellement aboutir.
À l’origine, il n’y a pas eu d’organisation nationale structurée des usages numériques, contrairement à d’autres politiques publiques comme l’énergie ou la fibre. Ce sont des initiatives locales, portées par des élus visionnaires il y a 30 à 40 ans, qui ont permis d’accompagner les premières transformations. On a vu émerger, territoire par territoire, des structures différentes — syndicats mixtes, associations, groupements d’intérêt public — avec un même objectif : aider les communes à s’approprier ces nouveaux usages.
Il y a une quinzaine d’années, nous avons pris conscience que nous faisions tous le même métier, mais chacun isolé. D’où un besoin simple au départ : échanger, comparer nos pratiques, comprendre nos différences juridiques et organisationnelles. Cela a donné naissance au réseau, qui s’est progressivement structuré autour des OPSN, un acronyme que nous avons nous-mêmes créé et qui s’est imposé.
Aujourd’hui, DÉCLIC est un réseau d’échanges très opérationnel, avec environ 650 agents publics qui partagent sur une trentaine de thématiques : RGPD, cybersécurité, accessibilité, paie ou encore comptabilité. Le rôle du réseau a évolué : l’État s’est appuyé sur nous pour dialoguer avec les collectivités, nous intégrant à des groupes de travail ministériels.
Nous avons également noué des relations avec les grandes associations d’élus. Nous sommes désormais identifiés comme un acteur structurant de cet écosystème.
Il y a deux ans, lorsque j’ai évoqué la souveraineté numérique auprès de nos adhérents (en tant que Directeur général de l’Adico, OPSN situé dans l’Oise), je n’ai eu aucun retour. Le sujet n’était pas perçu comme prioritaire. Aujourd’hui, il est devenu incontournable, notamment sous l’effet de décisions internationales et d’exemples très concrets.
Quand des acteurs comme Microsoft coupent des services à des organisations publiques ou associatives pour des raisons mal comprises, cela met en lumière notre dépendance. Cela pose aussi la question de la compréhension des contextes locaux par des acteurs globaux. La souveraineté, c’est donc la capacité à maîtriser nos outils, nos données et leur hébergement.
On observe désormais une prise de conscience progressive : des collectivités nous sollicitent pour des solutions collaboratives souveraines. Mais le principal frein reste le changement. Il ne suffit pas d’afficher une volonté politique, il faut accompagner. Et là, il y a un point clé : si l’on investit un euro dans une solution, il faut en investir au moins deux dans l’accompagnement. Formation, support, acculturation… c’est là que se joue la réussite.
Sur la question de la donnée publique, je considère que l’État est aujourd’hui en retrait, en tout cas pour les collectivités. Ce que l’on attend, c’est un rôle de régulateur : définir clairement ce qu’est une donnée publique, les règles d’hébergement, les critères à respecter.
Dans les faits, une part importante des données des collectivités — ne serait-ce que les emails — repose sur des solutions non souveraines. Et cela croise désormais le sujet de l’intelligence artificielle. Sans cadre ni pédagogie, on risque de voir sortir des données structurées vers des outils externes, alimentant des systèmes que l’on ne maîtrise pas.
Le fait que certaines collectivités demandent déjà des licences d’IA générative montre bien que l’intérêt est compris, mais pas forcément les risques. Il y a donc un besoin urgent de sensibilisation et de cadre.
Nous sommes encore largement dans une logique d’intention. Les services marchés, souvent très juridiques, hésitent à intégrer des critères liés à la souveraineté, par crainte de contentieux, avec parfois une vision assez théorique du risque.
Pourtant, des leviers existent déjà, notamment via le RGPD et bientôt NIS2, qui permettent d’introduire des exigences concrètes.
Dans les petites collectivités, il est plus facile d’agir, car les contraintes sont moindres et la décision plus directe. Mais globalement, il manque des outils opérationnels pour traduire l’intention en action. L’exemple de l’accessibilité numérique est révélateur : les obligations existent depuis des années, mais elles sont très peu appliquées.
Aujourd’hui, l’enjeu est d’intégrer des clauses précises dans les marchés publics, avec des obligations réelles, mesurables et contrôlables. Tant que ce cadre n’est pas pleinement opérationnel et approprié par les acheteurs, on restera dans une logique déclarative, éloignée des enjeux concrets.
Il ne faut pas opposer public et privé. Le privé apporte innovation, emploi et financement, et il joue un rôle essentiel dans l’écosystème. Mais sans régulation suffisante, on observe des dérives : hébergement extraterritorial, non-respect du RGPD, manque d’interopérabilité ou encore appropriation implicite des données.
Le rôle de l’État doit être de fixer des règles claires et de contrôler leur application. Certains sujets relèvent légitimement de lui, notamment lorsque les collectivités agissent pour son compte, comme pour l’état civil ou les titres sécurisés.
Le terme « souverain » ne doit pas devenir un argument marketing. Il doit reposer sur des critères objectifs, vérifiables et opposables. Sans cela, on risque de brouiller le message et de décrédibiliser le sujet. L’enjeu est de restaurer une cohérence globale et de redonner confiance aux collectivités dans leurs choix.
La Suite territoriale est pertinente, à condition de bien en définir le périmètre.
Elle doit prioritairement s’adresser aux petites collectivités, qui ne disposent pas toujours des moyens techniques ou humains pour s’équiper. Ce qui me paraît central, c’est la question de l’identité numérique avec ProConnect.
Disposer d’une identité vérifiée pour les agents et les élus est essentiel pour sécuriser les accès à de nombreux services, notamment ceux liés aux données sensibles. Mais cela suppose une gestion fine des identités à l’échelle territoriale, avec une mise à jour permanente des droits et des accès.
Certaines collectivités disposent déjà de solutions performantes, il ne s’agit donc pas de les remplacer. La Suite territoriale doit compléter l’existant, sans créer de concurrence inutile. Le véritable enjeu reste la capacité d’accompagnement : sans cela, le déploiement sera difficile, notamment dans les territoires les moins structurés.
La priorité est d’expliquer. Comprendre à qui l’on confie ses données, dans quelles conditions et avec quels risques. Avec l’IA générative, cette question devient incontournable, car les usages se développent rapidement, parfois sans cadre ni recul.
L’État doit donner une direction claire, mais surtout accompagner les collectivités. Sans accompagnement, il n’y a pas de transformation.
Aujourd’hui, on finance majoritairement les solutions, mais pas suffisamment l’accompagnement, ce qui constitue une erreur stratégique majeure.
Il faut construire un équilibre entre un État régulateur, un secteur privé responsable et un accompagnement de proximité. Peu importe la structure — OPSN, intercommunalité ou autre — l’essentiel est d’être au plus près des territoires. C’est à cette condition que la souveraineté numérique pourra devenir une réalité opérationnelle et partagée.
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