Fabrice Epelboin – « L’Europe produit la donnée, les États-Unis captent la valeur »
Pour Fabrice Epelboin, la dépendance numérique européenne n’est plus un risque mais une réalité structurelle. Face à la domination des infrastructures américaines, la souveraineté technologique ne pourra émerger qu’au prix d’un profond changement industriel et culturel.
L’analogie est assez simple. Pendant des décennies, les puissances européennes ont bâti leur richesse en extrayant des matières premières ailleurs, pour les transformer sur leur propre territoire et capter la valeur au passage. On exportait du brut, on importait du produit transformé.
Dans le numérique, la logique est très proche. Les grandes plateformes captent d’immenses volumes de données produites par les utilisateurs européens. Ces données sont ensuite exploitées dans des infrastructures majoritairement américaines pour générer de la valeur. Historiquement, cette valeur est surtout publicitaire. Mais elle est aussi devenue politique, ce qui n’a rien de nouveau : on aurait pu s’en rendre compte bien plus tôt.
Il y a aussi la question des outils de transformation. Dans l’économie industrielle, les pays producteurs dépendaient des raffineries ou des capacités industrielles situées ailleurs. Dans le numérique, ce rôle est joué par les infrastructures cloud.
Quand une entreprise européenne confie sa relation client, sa logistique ou sa gestion financière à des services cloud américains, elle dépend d’une infrastructure externe pour exploiter ses propres données. Elle produit la matière première, mais la transformation — et donc l’essentiel de la valeur — se fait ailleurs.
On retrouve exactement ce mécanisme de dépendance : celui qui maîtrise les infrastructures et les technologies capte la valeur.
Parler d’échec « relatif » est déjà révélateur d’une certaine difficulté à regarder la situation en face. La dépendance est massive. Aujourd’hui, entre 70 et 80 % des infrastructures cloud utilisées en Europe sont américaines. À ce niveau, on ne parle plus d’un retard, mais d’un rapport de dépendance structurel.
Pendant plus de vingt ans, l’Europe a repoussé le problème. Les solutions américaines étaient plus avancées, plus efficaces, plus simples à déployer. Les entreprises ont fait des choix rationnels à court terme, mais qui ont progressivement enfermé l’écosystème dans une dépendance technologique profonde.
Le résultat est un rapport de force extrêmement asymétrique. Si certaines grandes plateformes cloud s’arrêtaient soudainement en Europe, l’impact serait immédiat. Une part considérable de l’économie serait paralysée en quelques heures.
On l’a déjà vu à petite échelle lors de pannes majeures chez certains fournisseurs : même temporaires, elles provoquent des perturbations économiques importantes. Cela donne une idée de ce que produirait une rupture plus sérieuse. La dépendance n’est donc pas théorique. Elle est très concrète.
La régulation a évidemment un rôle.
Mais elle ne remplace pas la maîtrise des infrastructures. Tant que les technologies critiques, les clouds et les standards restent dominés par des acteurs extra-européens, la capacité d’action politique reste limitée.
L’Europe s’est beaucoup appuyée sur son pouvoir réglementaire. Le problème, c’est que la régulation n’a de poids réel que si elle s’appuie sur une base industrielle et technologique solide.
Sinon, elle reste fragile face aux rapports de force économiques et géopolitiques.
On entend souvent que l’Europe est un immense marché capable d’imposer ses règles.
C’est vrai dans une certaine mesure. Mais quand un continent se définit d’abord comme un marché, cela dit aussi quelque chose de sa faiblesse industrielle.
Dans l’économie numérique, celui qui contrôle l’infrastructure contrôle largement le jeu.
Et aujourd’hui, ces infrastructures sont largement extérieures à l’Europe.
Le terme de « sursaut » est discutable.
L’Europe a produit plusieurs textes importants, mais cela ne constitue pas en soi une stratégie technologique. Réguler ne suffit pas si l’on ne maîtrise pas les briques fondamentales de l’écosystème numérique.
Le cœur du problème reste industriel et technologique. Tant que les capacités d’innovation, d’investissement et de déploiement se situent ailleurs, la régulation reste un outil partiel.
Le risque est de se satisfaire d’une posture normative en pensant qu’elle suffira à rééquilibrer les rapports de force.
Dans les faits, les infrastructures et les plateformes structurent l’économie numérique bien plus que les textes.
La première chose est d’avoir une analyse lucide de la situation. Chaque organisation devrait regarder froidement son niveau réel de dépendance technologique.
Pour beaucoup d’entreprises, la transformation serait extrêmement coûteuse.
Les systèmes informatiques ont été construits depuis des décennies autour de technologies spécifiques. Revenir en arrière demanderait des investissements humains et financiers considérables.
Une voie existe néanmoins pour certaines organisations : reconstruire progressivement des infrastructures sur des bases ouvertes, notamment via le logiciel libre. Ce modèle repose sur une propriété collective du code et permet de réduire les dépendances vis-à-vis d’acteurs dominants.
Mais cela implique un changement culturel profond. Pendant des années, les entreprises ont préféré acheter des licences standardisées plutôt que développer des compétences internes. Le logiciel libre inverse complètement cette logique : la valeur repose sur les équipes techniques et leur capacité à faire évoluer les systèmes.
Peu d’organisations sont réellement structurées pour cela. Celles qui le sont peuvent encore agir, au prix d’efforts considérables.
Pour beaucoup d’autres, la dépendance est déjà si profonde que la marge de manœuvre est très réduite.
La question centrale devient donc stratégique : accepter cette dépendance ou engager une transformation longue, coûteuse et exigeante. C’est un choix difficile, mais il vaut mieux le regarder lucidement.
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