Philippe Latombe – « Le monde numérique change plus vite que nos décisions publiques »

La souveraineté numérique s’impose désormais comme un enjeu stratégique majeur pour la France et l’Europe. Pour Philippe Latombe, l’urgence est claire : prendre conscience que l’environnement technologique et géopolitique évolue beaucoup plus vite que nos capacités de décision et d’adaptation.

La genèse de ce rapport remonte à la période du Covid, lorsque l’Assemblée nationale ne pouvait plus fonctionner normalement. Les réunions parlementaires ont alors basculé vers des outils de visioconférence non français et non européens, ce qui a immédiatement posé des questions de sécurité et de souveraineté.
Des documents parfois sensibles circulaient sur des messageries que nous ne maîtrisions pas, et certaines réunions liées à la défense pouvaient même se tenir via des outils étrangers comme Zoom ou Teams.

Le président de l’Assemblée m’a donc demandé de réfléchir à ce que pourrait être une souveraineté numérique française et européenne. La première étape a été d’en définir les contours, ce qui n’était pas évident à l’époque. Depuis, le débat a évolué : on parle davantage d’« autonomie stratégique » ou de gestion des interdépendances.

Le rapport reposait sur plusieurs axes structurants. Le premier concernait la commande publique, qui devrait être davantage orientée vers les entreprises françaises et européennes, dans l’esprit d’un Buy European Act. Nous avions montré qu’un euro de commande publique représente un effet économique équivalent à sept ou huit euros de subvention. Le deuxième axe consistait à instaurer un Small Business Act afin d’éviter que la valeur ne soit captée par les grandes ESN qui sous-traitent ensuite aux PME. Enfin, il fallait réorganiser l’action de l’État et réorienter les financements vers la deep tech, en soutenant davantage la recherche fondamentale et son passage vers des applications industrielles.

Le bilan est contrasté. Du côté positif, la souveraineté numérique est devenue un sujet transversal. Elle n’est plus portée par quelques parlementaires isolés mais discutée à l’Assemblée, au Sénat et au sein du gouvernement, au-delà des clivages politiques.
Plusieurs textes illustrent cette évolution, comme la loi de résilience sur la cybersécurité ou les débats autour de la loi SREN et de l’hébergement des données sensibles de l’État.

On observe aussi une mobilisation institutionnelle plus forte, avec des commissions d’enquête sur les dépendances numériques ou sur certains accords publics. Ces travaux rassemblent l’ensemble des groupes politiques, preuve que la question est désormais reconnue comme stratégique.

Mais le passage de l’incantation à l’action reste difficile. La mise en œuvre concrète se heurte souvent à des résistances administratives. La migration du Health Data Hub vers un hébergement souverain, par exemple, est un combat qui dure depuis cinq ans. Certains décrets d’application tardent également à être publiés.

Enfin, les dépendances technologiques restent fortes, notamment dans les entreprises privées. Une organisation qui a structuré son système d’information autour d’outils comme Salesforce ne peut pas en sortir facilement. Les adhérences technologiques rendent ces transitions longues et coûteuses.

Le Health Data Hub est devenu un symbole. Il s’agit d’une base de données de santé extrêmement riche, structurée sur plusieurs décennies pour l’ensemble de la population française.

La décision d’aller vers un hébergement souverain constitue une avancée réelle, mais elle a été obtenue au terme d’un long combat parlementaire. L’administration y a longtemps été opposée et il a fallu mobiliser différents leviers pour faire évoluer la situation.

Cependant, l’enjeu ne se limite plus aujourd’hui à l’hébergement. La question centrale devient celle du traitement des données. Les technologies ont évolué très rapidement : là où l’on parlait essentiellement d’hébergement il y a quelques années, on parle désormais de SaaS, d’appariement de données et d’intelligence artificielle pour la prédiction.

Dans ce contexte, l’État avance encore trop lentement. Les cycles décisionnels publics restent calibrés sur des horizons de dix ans, alors que les technologies évoluent beaucoup plus vite.

Le « swing du changement » est une métaphore empruntée au golf. Lorsque le joueur lève son club avant de frapper la balle, il traverse un moment de déséquilibre. Dans les projets de transformation, c’est exactement la même chose. Il existe toujours une phase où les repères disparaissent et où les utilisateurs ont le sentiment que le projet ne fonctionne pas.

Cette phase de déceptivité est normale : les équipes perdent leurs habitudes avant de percevoir les bénéfices du nouveau système. D’où l’importance d’accompagner le changement et d’associer les utilisateurs aux tests et aux décisions.

Lorsque cette dimension est négligée, les projets échouent. L’exemple d’Olvid dans les cabinets ministériels en est une illustration : l’outil a été imposé sans accompagnement, ce qui a suscité un rejet. Or un premier échec rend ensuite toute transformation plus difficile.

Oui, clairement. Cette commission d’enquête constitue un signal fort. Elle a été demandée par le groupe écologiste mais elle rassemble aujourd’hui l’ensemble des sensibilités politiques, ce qui montre que la prise de conscience progresse.

Nous sommes probablement dans la phase ascendante du « swing », celle où l’on commence à mesurer l’ampleur des dépendances numériques et des vulnérabilités associées. Les multiples fuites de données qui ont touché des organismes publics ou privés ont contribué à cette prise de conscience.

Pour l’instant, nous restons toutefois surtout dans le diagnostic. L’enjeu est désormais de produire rapidement des propositions opérationnelles et un calendrier d’action clair.

La première étape consiste à faire comprendre que le rythme stratégique a changé.
Les évolutions géopolitiques et technologiques peuvent transformer l’environnement numérique en quelques mois. On ne peut plus analyser une situation pendant un an avant d’agir.

Il faut ensuite travailler sur des mesures concrètes : sécurisation des systèmes d’information de l’État, authentification forte, traçabilité des accès ou détection des exportations massives de données. Ce sont des dispositifs techniques relativement simples mais essentiels. Nous devons également réfléchir à l’organisation des achats publics numériques. Certains acteurs proposent la création d’une centrale d’achat dédiée, plus agile que l’UGAP et davantage tournée vers l’innovation française et européenne.

L’objectif final est de réduire les dépendances technologiques afin que, même en cas de rupture d’infrastructures ou de tensions géopolitiques, les services essentiels puissent continuer à fonctionner pour les citoyens.

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Un article de idruide publié le 09 Juin 2026
Remerciements & Crédits Avec : Fabrice Epelboin, Damien Concé, Cyril Bertschy, Philippe Latombe, Antoine Trillard, Marc Lecerf, Céline Colucci, Emmanuel Vivé, Philippe Eychenne, Vincent Deleau et Daniel Coissard.

Directeur de la publication : Jérôme Badiou
Directeur artistique : Frédéric Triton
Journaliste : Julien Moreau, Schribzh
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